Cela conduit à la souffrance par la privation de sens et souvent manque les mots pour le dire.
Dans le même temps les salariés doivent analyser, faire émerger des revendications, des exigences, dégager de leur quotidien de nouveaux possibles pour transformer des situations.
Aucune réponse aux pressantes et complexes questions auxquelles ils sont confrontés n’est donnée d’avance comme évidente ou tombant d’un quelconque ciel idéologique.
Pour chercher, comprendre, élaborer des propositions lui permettant de construire des convictions , de faire entendre des raisons et de rassembler le monde des entreprises doit interroger de nouvelles pratiques et formes de connaissances dont il est le plus souvent tenus éloigné.
Il lui faut mobiliser les potentiels de l’élévation des connaissances, les transformations scientifiques et techniques, l’essor de la création, les ressorts qu’offrent l’internationalisation des échanges et l’apport de la multiplicité, du brassage des cultures.
Permettre la mise en oeuvre collective de ce travail de recherche, d’analyse, d’élaboration, de pensée, de calcul, est bien la raison d’être majeure de l’intervention d’une organisation syndicale comme la CGT dans le champs culturel, et plus précisément, de son action pour le développement des pratiques de lecture et d’écritures.
Pour être efficace l’action syndicale, l’action collective doivent se construire et se concevoir partagées c’est à dire nourrissant, réunissant et conjuguant toutes les capacités de jugement de chacun et de tous les acteurs sociaux.
C’est dans ce cadre « politique » que doit être posée l’intervention des organisations syndicales pour la défense, le développement de la lecture, de l’écriture.
L’enjeu est considérable, déterminant même.
Il s’agit, de la possibilité pour chacun d’être, d’être au monde, et de dire, de compter dans le développement et la transformation sociale.
Il y va fondamentalement de l’émancipation des salariés.
C’est à dire, pour reprendre l’expression de Jacques RANCIERE, de leur permettre de « sortir de l’état de minorité, prouver qu’ils appartiennent bien à la société, qu’ils communiquent bien avec tous dans un espace commun, qu’ils ne sont pas seulement des êtres de besoin, de plainte ou de cri, mais des êtres de raison et de discours, » qu’ils peuvent opposer raison à raison et construire leur action comme une démonstration.
S’émanciper ce n’est pas faire sécession c’est s’affirmer comme co-partageant d’un monde commun...
Le chemin étroit de l’émancipation passe entre l’acquiescement aux mondes séparés et l’illusion du consensus.
Or, dans notre société, l’écrit demeure toujours, par excellence, l’outil d’émancipation le plus simple, le plus souple, le plus complet, d’accès et de pratique aisés.
Quoi, partout, de plus maniable qu’un livre, un journal, une revue ?
Si leurs prix représentent encore une barrière pour beaucoup d’entre nous, leurs coûts, en fait, restent plus modestes que ceux d’autres « biens culturels ».
De plus nous avons su, dans notre pays, développer un large réseau de lectures gratuites, dans les localités mais aussi dans de vastes secteurs du monde du travail.
Cela bien sûr ne dédouane ni le patronat ni les pouvoirs publiques des efforts qu’il leurs convient de poursuivre, tout particulièrement dans les entreprises, pour que le livre puisse accompagner tous les âges de la vie des citoyens et rejoins notre action contre le paiement des prêts.
L’écrit est le lieu social fondamental de l’élaboration de connaissances, du développement, du commerce et de la conservation de la pensée, du maniement rigoureux, subtil et joueur du langage et des langues. Proses, poésies, sciences.
Comment dès lors, favoriser l’émergence de pensées libres, affranchies de toutes tutelles et émancipées des fausses évidences, de ce qui est donné comme inéluctable sans agir pour l’élargissement des pratiques de lecture des salariés, pour les rendre plus riches, plus pertinentes, plus efficientes, mais aussi plus curieuses, au bout du compte plus plaisantes.
Le plaisir naît de la connaissance, de la découverte.
Comment bâtir, aussi, une société démocratique et donc culturelle sans la volonté forte d’étendre le nombre de ses lectrices et lecteurs ?
Ce sont bien là les conditions déterminantes, d’une construction sociale citoyenne, active, démocratique.
Elles exigent d’être identifiées comme telles dans le combat social.
Il n’est pas vrai que l’accès actif (lectures et écritures) aux textes, que la capacité d’y circuler librement et avec aisance, de se promener dans ce jardin et d’y braconner (Roland Barthes) n’est pas déterminant pour construire son imaginaire, pour fonder son identité, s’ouvrir à l’altérité de la rencontre, pour accéder à la complexité du réel, à sa transformation, à son invention, à la maîtrise de l’avenir, s’inscrire dans la grande aventure de l’humanité.
Accepter, sous un prétexte ou sous un autre qu’une femme, un homme reste exilé de la lecture, tolérer que de larges franges de la population, et le plus souvent celles que l’on soumet aux pires conditions soient écartées du travail et du plaisir du texte c’est abdiquer toute possibilité de transformations sociales réelles (25% de Français ne lisent aucuns livres, 32% sont des faibles lecteurs, 21% de la population adulte est touchée d’illettrisme).
C’est aussi s’accommoder que de nombreux salariés soient privés de nouveaux apports de connaissances, livrés à l’indifférence des choses, aux pièges des obscurantismes.
C’est enterrer leurs capacités, entraver la mise en oeuvre créative de leurs savoirs et donc les marginaliser de la marche du monde, les couper de toutes possibilités d’évolutions et de promotions sociales.
Bien entendu, dire cela n’est pas minimiser l’apport d’autres activités cognitives, d’autres champs d’expression et de connaissance, qui peuvent à certains égards être plus fulgurants, plus denses, plus intuitifs, certaines fois peut-être plus féconds.
Toutes ont leurs places et leurs richesses.
C’est juste dire que la lecture peut précisément les mobiliser, les explorer, les étendre, révéler un surcroît de sens en créant du lien entre les sphères éparses de l’activité humaine les mettre en commun, les approcher mieux, les ordonner, faire « monde ».
Parce que le monde du travail est par essence le lieu de constructions solidaires, ses organisations sont les mieux placés pour intervenir sans stigmatiser, ou culpabiliser celui qui ne « sait pas lire » ou celle dont la vie, et en particulier le travail, a rendu la fréquentation des textes ardue, longue, âpre au point qu’elle a désappris à lire, en en perdant l’habitude, le goût, par fatigue.
Cela nous confère en ce domaine de nombreuses responsabilités.
Insistons, non cet homme, cette femme, qui n’entre pas ou trop peu en lecture, n’est pas un ignorant.
C’est un savant aussi et, en bien des points, peut-être, amateurs plus avertis, connaisseurs plus affinés en beaucoup de choses de la vie, acteur social plus malin et plus fort, vrai poète aussi, pourquoi pas, et encore conteur, à la mémoire plus sensible, mais justement comment faire pour que ces richesses se partagent avec un monde qui, socialement, s’écrit, se constitue et se donne à transformer, dans l’écriture ?
Cet homme n’est d’ailleurs pas totalement étranger aux mondes des écritures. Ceux-ci se constituent et se donnent à lui aussi par l’oralité, les images, les spectacles, les contes, les fables et les musiques, les savoirs faire... et pour lui, comme pour le lecteur le plus averti, si les textes n’existaient pas la civilisation serait moins riche et sa propre vie, il le sait bien serait en péril.
En fait s’il est exilé de la matérialité des textes, s’il n’a les clefs de leurs lectures, il n’est pas pour autant, encore que parfois cela y conduise, séparé de la société qui les produit.
En fait, il est assujetti à ceux qui maîtrise l’écrit.
Il participe donc déjà d’une société de l’écrit, mais pour lui l’écrit est comme une carte sans repères.
Il s’agit tout simplement de lui proposer de participer à pleine page, à part entière, pleinement et non dans les marges, à la lecture et l’écriture des choses, d’intervenir dans leurs représentations.
L’homme complet est tout à la fois, locuteur, auteur, lecteur.
C’est indissociable.
Cet homme complet est la fin de la société que nous voulons et notre moyen de la réaliser.
Nous avons besoin et nous voulons que la lecture accompagne toutes les phases de son existence.
Si, dans notre actualité le combat pour l’émancipation, l’éducation et l’accès au responsabilité revêt une acuité toute particulière, il n’est pas nouveau, il a une longue et riche histoire et a bien des égards les enjeux restent les mêmes.
Comme dans le passé, aujourd’hui encore, pour le monde du travail, ce combat s’imbrique à son action pour le développement de la lecture.
Ainsi la détermination des organisations ouvrières d’agir pour la lecture, son apprentissage, sa pratique est engagée bien en amont de la constitution de la CGT, en 1895, comme première organisation syndicale confédérée.
Des bibliothèques ouvrières existaient, par exemple, dans les bourses du travail qui se fédèrent en 1892.
Beaucoup plus tard, les comités d’entreprise seront les héritiers de cette tradition.
Dès leur création en 1945, ils accorderont une grande place à la lecture.
D’une façon quasi-générale la création d’une bibliothèque, lorsqu’elle n’est pas la reprise et la transformation de celle qui existait déjà sous la gestion patronale des oeuvres sociales est la première réalisation des nouveaux élus.
Au delà les comités d’entreprises les élus, les syndicats, la CGT ne ménageront pas leurs efforts pour développer la lecture.
Bibliothèques, bataille du livre, sous l’impulsion de Louis Aragon et d’Elsa Triolet, rencontres et débats avec des auteurs, des écrivains, plus récemment, animations d’ateliers d’écriture, lecture théâtralisée de textes.
La lecture occupe donc une place particulière au sein de la culture ouvrière, de son imaginaire et de ses représentations.
Si elle fut le plus souvent perçue, à juste titre comme l’instrument le plus efficace de l’émancipation des salariés, de leur promotion et affranchissement n’est-ce pas aussi parce qu’elle fut aussi parfois, contradictoirement, appréhendée comme l’arme des dominants, des maîtres, des clercs, de ceux qui possèdent le savoir et entre les mains desquels il ne fallait pas laisser l’instruction.
Pourtant, au total, pour beaucoup d’ouvriers marginalisés ou refoulés par un système éducatif traditionnel la lecture fut le moyen d’acquisition de savoirs et de connaissances.
Aujourd’hui l’enseignement public s’est étendu, mais sa réelle démocratisation est loin d’avoir atteint sa belle ambition qu’elle s’est fixée, et l’égalité face à la lecture dans la formation initiale reste encore un objectif.
L’apprentissage est souvent insuffisant, défaillant.
Dans un passé pas si lointain encore la principale motivation des ouvriers pour entrer en lecture, et cela durant de nombreuses années, fut de chercher a acquérir ou à parfaire une formation professionnelle trop courte pour évoluer et postuler une nouvelle qualification, voire accéder à un nouveau métier.
La lecture accompagnera la promotion sociale.
Aujourd’hui les graves inégalités d’apprentissage et d’aisance face à l’écrit se creusent et se renforcent tout au long de l’existence.
Exclusion, chômage et précarité croissant, la pratique de la lecture perd beaucoup de sa motivation et se fragilise.
La crise de toutes les organisations sociales, partis politiques, syndicats, mouvements d’éducation populaire, et l’impression qui en ressort pour beaucoup, de ne pas pouvoir intervenir, infléchir le cours des choses, ouvrir l’horizon dissuade de chercher, de lire.
Pourtant c’est toujours bien la lecture, et tout autant l’écriture, qui est déterminante pour se former, retrouver un emploi, lutter, donner du sens, intervenir et se re-construire.
Reste que l’engagement social, civique reste un élément fort de motivations pour se mettre (se remettre) à lire et à écrire.
Beaucoup se souviendront du film de Marcel Trillat « 300 jours de colère » (2002) où dans les dernières images l’on découvre que cet ouvrier du textile, dans le Nord, qui dirigeait si bien et avec beaucoup d’ardeur, durant de longues semaines les luttes contre la délocalisation de son entreprise (Mosley) a masqué son illettrisme tout au long du conflit et se met au travail d’écriture.
Loin de ces situations extrêmes il n’est sans doute pas exagérer d’avancer l’idée que la crise du politique, la montée de l’extrémisme, du racisme et du populisme se nourrissent d’une misère culturelle qui trouve, pour partie, sa source dans l’éloignement de larges couches de la population, de salariés des textes les plus forts ; ceux qui ouvrent sur des pensées singulières, étrangères.
La généralisation de l’écran, la révolution informationnelle exige aujourd’hui du salarié davantage d’écrit encore.
Il lui faut lire, et lire vite, écrire.
L’activité professionnelle exige un maniement beaucoup plus répandu et sophistiqué de l’écrit : consigne de travail, lectures de plans, documentations, saisies de textes et d’informations.
Alors qu’il rêve d’un personnel sans droit et sans alphabet (le patronat) il est de plus en plus contraint par l’évolution des techniques, et par l’intervention des gens eux-mêmes de prendre en main la question de l’illettrisme, s’il veut qualifier, être compétitif.
Le rôle du syndicat est, à cet égard exemplaire, pour exiger le droit pour les travailleurs immigrés de se former à la langue française, sur le temps de travail, et dans le cadre de la formation professionnelle.
Par ailleurs l’écrit continue de constituer le canal privilégié d’informations pour l’activité syndicale ( tracts, affiches, journaux, banderoles.)
L’évolution des techniques et des rapports de production, l’insertion et l’intervention sociales nécessitent donc de lire et d’écrire.
Mais aujourd’hui, si nous voulons que chacun participe à la réflexion de son organisation, si nous voulons que chacun soit libéré de l’opinion pour accéder au jugement, à la critique, à l’élaboration, à toutes les étapes de la réflexions et de l’action collective, il nous faut davantage de lecteurs lisant plus !
Il nous faut donc aussi nous mobiliser pour offrir une lecture plus longue, moins technique, moins instrumentalisée à des fins professionnelles ou même à des fins étroitement syndicales, mais plus seconde, donnant à penser tout autant que donnant de l’information.
Pour intervenir sur toutes ces questions le mouvement syndical n’est pas dépourvu de moyens, ni de ressource.
L’histoire que nous avons évoquée succinctement offre des points d’appui encore bien vivants, solides, pourvu que nous ayons la vision claire des enjeux.
Ne pas laisser construire un monde non seulement contre nous mais même sans nous.
Prendre son avenir à pleine main, entrer en partage, c’est le prendre à pleine pages..
Les comités d’entreprise restent encore des lieux d’interventions efficaces sur ces questions.
D’abord parce qu’ils sont espaces de libertés de solidarités et de paroles citoyennes.
Ensuite parce qu’ils sont à l’interface du travail et du hors travail, de l’individuel, du familial et du collectif de travail.
C’est leur chances et leurs singularités.
Pensons particulièrement à leurs rôles bien spécifiques, concernant la lecture jeunesse et la mise en relation avec une partie de la vie des parents qui reste trop souvent masquée.
Sans doute leur faut-il faire davantage preuve d’imagination pour renouveler leur pratique, professionnaliser l’activité des bibliothécaires, les former, reconnaître leur qualification, respecter et favoriser leur éthique professionnelle, comme le recommande la charte signée par l’ensemble des organisations syndicales et l’A.B.F.
L’expérience prouve que le succès d’une bibliothèque dépend essentiellement de la promotion de ces règles.